Fin du carry trade : quel impact sur les marchés financiers ?
Pendant des années, le carry trade a agi comme un moteur discret mais puissant des marchés financiers. Le principe est simple : emprunter là où l'argent ne coûte presque rien, pour investir là où il rapporte davantage. Mais lorsque les écarts de taux se resserrent, que le yen se réveille et que la volatilité revient, cette mécanique peut brutalement s'inverser. Quand ce type de stratégie se déboucle à grande échelle, ce n'est pas seulement le marché des changes qui tremble, mais souvent l'ensemble des actifs financiers.
Le carry trade, ou comment gagner tant que le monde reste stable
Pour comprendre pourquoi sa fin inquiète autant, il faut d'abord revenir à sa logique la plus simple. Un investisseur emprunte dans une devise où les taux sont faibles, voire très faibles. Historiquement, le yen a joué ce rôle pendant des années parce que la Banque du Japon a maintenu une politique monétaire ultra-accommodante bien plus longtemps que les autres grandes banques centrales.
Avec cet argent peu coûteux, l'investisseur achète ensuite des actifs libellés dans une devise offrant un meilleur rendement que ce soit des obligations américaines, de la dette émergente, du crédit, des actions, des produits dérivés voire des cryptomonnaies. Le gain espéré provient d'abord du différentiel de taux.
Découvrir comment bien investir dans Bitcoin (et protéger son épargne) avec la méthode StratègeEn apparence, c'est une sorte d'arbitrage rationnel, se financer à bas coût pour aller chercher du rendement ailleurs, mais ce n'est pas un arbitrage sans risque. Le carry trade ne dépend pas seulement des taux et repose sur trois conditions :
- La devise de financement ne doit pas s'apprécier trop fortement. Si vous vous financez en yens et que le yen grimpe brutalement, le coût réel de votre dette explose ;
- La volatilité doit rester faible car le levier est souvent important ;
- Les actifs achetés grâce à ce financement doivent rester relativement stables, ou au moins ne pas corriger violemment au mauvais moment.
C'est pour cela que le carry trade est souvent présenté comme une stratégie qui vend implicitement de la volatilité. Tant que tout va bien, il produit des rendements réguliers, presque confortables, mais quand le marché change de régime, il peut se transformer en machine à pertes. C'est précisément ce qui le rend si important pour l'ensemble du système financier car il n'est pas seulement une stratégie de traders du FoRex, il irrigue en réalité une multitude de portefeuilles et de classes d'actifs.
Le carry trade est souvent logé dans des structures plus larges, avec effet de levier, couverture partielle, arbitrages croisés et contraintes de marge. Autrement dit, lorsqu'il se retourne, ce n'est pas simplement une position de change qu'on clôture, c'est tout un enchaînement de ventes forcées qui peut se déclencher.
Pourquoi cette stratégie a-t-elle pris autant d'ampleur ces dernières années ? Parce que le monde d'après-crise financière puis d'après-Covid a favorisé exactement ce genre de comportements. D'un côté, le Japon a continué à proposer une monnaie de financement quasi idéale. De l'autre, les États-Unis et plusieurs autres marchés offraient des rendements bien plus élevés. Le différentiel de taux était donc attractif, parfois même énorme à l'échelle historique. À cela s'ajoutait la conviction largement partagée que la Banque du Japon resterait durablement en retard dans la remontée de ses taux. Dans ce cadre, vendre le yen ou emprunter en yen pour acheter ailleurs semblait être un trade consensuel voire structurel.
Le problème est qu'un trade consensuel devient dangereux quand trop d'acteurs sont impliqués. À partir de ce moment-là, ce n'est plus seulement la logique fondamentale qui compte, mais aussi le positionnement. C'est là qu'on entre dans la deuxième dimension du carry trade qui est sa fragilité systémique.
La Banque des règlements internationaux (BRI), banque des banques centrales, a souligné que l'exposition des hedge funds au carry trade pouvait générer des effets de contagion bien au-delà du marché des changes, notamment lors des phases de stress où plusieurs classes d'actifs corrigent en même temps. Le FMI a également mis en avant le risque qu'un débouclement de stratégies de carry à effet de levier dégrade brutalement la liquidité de marché.
Pourquoi le carry trade touche-t-il à sa zone de danger ?
Dire que le carry trade est fini est peut-être un peu excessif si on l'entend au sens littéral. Il y aura toujours des investisseurs pour exploiter des écarts de taux entre devises. Par contre, ce qui semble se terminer, c'est le régime extrêmement favorable qui l'a rendu si rentable et si massif.
Le premier facteur est le Japon lui-même. Pendant longtemps, la Banque du Japon a constitué l'exception monétaire mondiale. Alors que la Fed, la BCE ou la Banque d'Angleterre remontaient leurs taux pour lutter contre l'inflation, Tokyo restait arrimé à une logique très accommodante, mais cette singularité s'érode. La Banque du Japon souhaite poursuivre la normalisation graduelle de sa politique monétaire dans un contexte où l'inflation se rapproche davantage de sa cible et où la faiblesse du yen accroît les tensions importées sur les prix. En parallèle, les autorités japonaises ont multiplié les signaux d'alerte face à la volatilité du yen laissant entendre qu'elles n'excluaient ni intervention ni resserrement supplémentaire si les conditions l'exigeaient.
Le deuxième facteur est justement le yen. Une stratégie de carry trade financée en yen peut survivre à des taux japonais faibles tant que la devise reste stable ou se déprécie, mais dès que le marché commence à anticiper une remontée des taux au Japon, ou une action plus ferme des autorités, le yen peut se reprendre brutalement. Ici, le risque change d'échelle car ce qui était une simple position de rendement devient un risque de change majeur. Le carry trade ne meurt pas parce que le différentiel de taux disparaît totalement, mais souvent avant, au moment où l'incertitude sur la devise de financement devient trop grande.
Troisième facteur : le contexte géopolitique et macroéconomique rend les banques centrales moins synchronisées et les marchés plus instables. Reuters rapportait récemment que, contrairement à la phase inflationniste de 2021-2022, un nouveau choc énergétique pourrait produire des réponses très divergentes selon les banques centrales. Cette divergence complique la lecture des différentiels de taux futurs et réduit la visibilité sur les trajectoires de devises. Mais comme indiqué au début, le carry trade aime la lisibilité, donc quand les investisseurs ne savent plus si telle banque centrale va couper, attendre ou remonter ses taux, ils réduisent mécaniquement leur appétit pour ces stratégies.
Dernier facteur, les marchés ont déjà eu un avant-goût de ce que peut produire un débouclement de carry trade. L'épisode du 5 août 2024 s'était accompagné d'une vente généralisée d'actifs risqués, particulièrement marquée là où les positions étaient les plus concentrées. Cela confirme l'idée que le carry trade n'est pas un sujet isolé de salle de marché ForEx et reste une couche de financement cachée sous une partie de la hausse des actifs mondiaux. Quand cette couche se retire, les valorisations doivent être rejustifiées sans l'aide du levier bon marché, et cela fait souvent mal.
On ne parle pas forcément d'une disparition totale et immédiate du carry trade, mais d'une transition vers un environnement où il devient moins rentable, moins évident et beaucoup plus dangereux. C'est déjà suffisant pour provoquer des ajustements importants car les marchés ne pricent jamais seulement la réalité présente, ils pricent le changement de régime. Sur ce sujet, le simple fait que les investisseurs commencent à douter suffit à déclencher la réduction des positions.
Découvrir comment bien investir dans Bitcoin (et protéger son épargne) avec la méthode StratègeCe que la fin du carry trade peut changer sur les marchés financiers
Le premier impact, le plus direct, concerne le marché des changes. Si le carry trade se déboucle, la devise de financement a tendance à se renforcer parce que les investisseurs doivent la racheter pour rembourser leur dette. Dans le cas du yen, cela signifie potentiellement une appréciation rapide face au dollar et à d'autres devises. Ce mouvement peut être brutal car plus le yen monte, plus les positions vendeuses souffrent, plus elles sont forcées d'être coupées. C'est typiquement le genre de dynamique qui fait passer un mouvement de marché de désordonné à violent.

Le deuxième impact concerne les actifs risqués. Les actions peuvent souffrir d'une fin du carry trade parce qu'une partie de la demande qui soutenait les marchés était financée à bas coût. Lorsque ce financement devient plus cher ou plus instable, les investisseurs doivent réduire leur levier, vendre certains actifs et repasser en cash. Cela pèse d'abord sur les segments les plus chers, les plus liquides ou les plus détenus par les acteurs les plus tactiques. En général, les actifs « long duration », les valeurs de croissance, certains segments de la tech ou du crédit peuvent être particulièrement exposés, non pas forcément parce que leurs fondamentaux se détériorent d'un coup, mais parce qu'ils étaient devenus les réceptacles naturels de cet argent bon marché.
Le troisième impact touche les obligations, surtout américaines. Pendant longtemps, le débat a souvent porté sur le rôle des investisseurs japonais dans la demande pour la dette étrangère. Le sujet est complexe car une partie importante de ces investissements est couverte, et tous ne relèvent pas du carry trade pur, mais le raisonnement de fond reste valide. Si les rendements domestiques au Japon remontent, ou si le coût de couverture et le risque de change deviennent trop importants, une partie des flux peut se réorienter. Certains travaux récents soulignent qu'un ajustement, même ordonné, pourrait exercer une pression haussière sur les primes de terme et donc sur les rendements longs américains. En clair, la fin du carry trade peut aussi contribuer à tendre les taux longs mondiaux.
Le quatrième impact, souvent sous-estimé, est un impact de liquidité. Dans les phases de débouclement, les investisseurs ne vendent pas toujours ce qu'ils veulent mais ce qu'ils peuvent, ce qui crée des corrélations anormales entre classes d'actifs. Des positions très différentes se retrouvent coupées en même temps, uniquement parce qu'elles partagent la même source de financement ou les mêmes contraintes de marge. C'est ainsi qu'un problème apparemment localisé sur le yen peut se transmettre à des actions américaines, à du crédit, à des obligations émergentes ou à des matières premières. Dans un système très interconnecté et plus intermédié par des acteurs non bancaires, le retrait du levier peut amplifier les tensions de liquidité bien plus vite que par le passé.
Le cinquième impact est plus subtil mais peut-être le plus important à moyen terme, celui où la fin du carry trade signe la fin d'un certain confort de marché. Pendant des années, beaucoup d'investisseurs ont évolué dans un monde où le financement restait abondant, où les banques centrales pouvaient être relativement anticipées, et où le yen jouait le rôle de soupape de financement. Si ce pilier vacille, les marchés entrent dans un régime plus exigeant. Les performances devront davantage venir de la qualité des bénéfices, de la solidité des bilans, de la discipline de valorisation et de la sélection d'actifs, et un peu moins d'un simple environnement de liquidité mondiale favorable.
Le carry trade a longtemps été un carburant silencieux pour les marchés mondiaux. Sa fin, ou même simplement sa fragilisation, retire une partie de ce carburant. Lorsque les marchés doivent avancer avec moins de liquidité implicite, ils redeviennent plus nerveux, plus sélectifs et plus honnêtes. C'est surtout pour cela que ce sujet, en apparence technique, mérite aujourd'hui toute l'attention des investisseurs.
👉 Pour aller plus loin, lisez notre dossier : Le Crédit Privé : début d'une crise pire que les subprimes ?
La Newsletter crypto n°1 🍞
Recevez un récapitulatif de l'actualité crypto chaque jour par mail 👌
Certains contenus ou liens dans cet article peuvent être de la publicité ou de l'affiliation. L'investissement dans les actifs numériques présente un risque de perte en capital totale ou partielle. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. N'investissez que ce que vous êtes prêts à perdre.
