L'offensive de Robinhood sur les RWA en Europe – Échange avec Johann Kerbrat, directeur général de Robinhood Crypto
Après avoir bousculé Wall Street avec le trading sans frais, le géant américain s'attaque désormais aux actifs réels (RWA) sur le Vieux Continent. Entre ambitions sur le CAC 40, tokenisation de l'immobilier et rachat stratégique de Bitstamp, Robinhood ne cache plus sa volonté de devenir l'infrastructure de la finance de demain. Nous avons rencontré Johann Kerbrat, directeur général de Robinhood Crypto, pour comprendre comment le courtier des millennials compte tokéniser l'Europe.
L'ascension fulgurante du Robinhood
Avant son explosion en 2021, peu de personnes connaissaient Robinhood. Fondée en 2013 par Vladimir Tenev et Baiju Bhatt, cette plateforme de trading s'est rapidement imposée auprès des millennials grâce à une offre calibrée pour cette démographie : virements instantanés, aucun minimum d'investissement, trading de cryptomonnaies, le tout emballé dans un design séduisant.
« Il y a 90 millions de millennials aux États-Unis. Beaucoup estiment que l'investissement est inaccessible en raison des frais et des soldes minimums. » – Vladimir Tenev, PDG de Robinhood
Le succès est fulgurant. En 2021, l'entreprise est valorisée à 32 milliards de dollars et revendique plus de 13 millions de clients. Mais cette ascension s'accompagne de controverses. Pour afficher des frais inexistants, Robinhood utilise le Paiement pour le Flux d'Ordres (PFOF) : les ordres des clients sont vendus à des sociétés de trading haute fréquence qui les exécutent en priorité, générant ainsi un écart de prix et une plus-value. Une pratique similaire à la Minimum Extractable Value (MEV) en crypto.
En janvier 2021, l'affaire GameStop marque un tournant pour la plateforme. Lorsque des traders particuliers organisent sur Reddit une attaque coordonnée contre les fonds spéculatifs qui shortent l'action GameStop, Robinhood suspend certains ordres au plus fort de l'affrontement. Une trahison pour beaucoup, la plateforme ayant construit son marketing sur une image d'opposition à la finance traditionnelle.
Qu'importe. Soutenu par des géants comme Sequoia Capital, Robinhood poursuit sa croissance. À partir de 2019, l'entreprise se lance dans une série d'acquisitions stratégiques : MarketSnacks (2019), X1 pour les cartes de crédit (2023), Marex FCM pour les contrats futures (2024), TradePMR pour la gestion de patrimoine (2024). Côté crypto, le broker rachète TradeFi pour 180 millions de dollars en mai 2025, puis la plateforme crypto Bitstamp pour 200 millions de dollars.
En moins de 15 ans, Robinhood s'est hissé au rang des plus grandes plateformes de trading au monde. Et désormais, l'entreprise veut devenir le « broker de la blockchain ».
Le marché crypto se complexifie, retrouvez nos experts pour le surperformerLa tokenisation et les RWA : stratégie ou révolution ?
Été 2025, Cannes. Robinhood s'affiche comme principal sponsor de l'EthCC, la plus grande conférence dédiée à l’écosystème Ethereum, et annonce en grande pompe le lancement de ses actions tokenisées. Pour la plateforme, c'est un vieux rêve du Web3 devenu réalité. Les actions tokenisées permettent d'acheter des fractions d'actions et sont échangeables sans frais, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 pour le public européen.
Mais dès l'annonce, des voix s'élèvent dans le secteur. La critique ? Une tokenisation « en apparence ». Bien que les actions soient sous forme de tokens, elles restent enfermées dans l'écosystème de Robinhood et ne peuvent pas circuler librement sur la blockchain. Elles ne correspondraient donc pas à « la définition Web3 du terme tokénisé ».
« Il existe deux manières de tokeniser » répond Johann Kerbrat, directeur général de Robinhood Crypto, interrogé par Cryptoast. « Vous pouvez tokeniser directement des actions on-chain, ou bien générer des dérivés d'actions. Nous avons opté pour la deuxième option. »
Un choix pragmatique. Pour la plateforme, il s'agit de faire « dans la plus grande échelle possible avec les moyens disponibles », Johann Kerbrat assume cette approche : « Cette tokenisation reste importante car elle permet de faire avancer les choses et d'ouvrir la voie. »
Johann Kerbrat dresse un parallèle révélateur avec les stablecoins : « Si nous avions dû attendre que la banque centrale d'un pays tokenise sa propre monnaie, nous serions encore bloqués en 2012. La situation est similaire pour les actions. »
La logique est claire. Plutôt que d'attendre que les entreprises se lancent, Robinhood crée le marché. Bien que cette approche ne soit pas parfaite aux yeux des puristes, elle permet à la plateforme de prendre le lead dans un secteur clé du Web3, estimé entre 16 000 (McKinsey) et 30 000 milliards de dollars (Binance) à l'horizon 2030.
Vendeur de pelles plutôt que prospecteur
Trouver la formule parfaite pour la tokenisation des actions n'est pas vraiment l'objectif de Robinhood. Le directeur général de la branche crypto est transparent : « Nous voyons la tokenisation comme une technologie très utile. Le but de Robinhood est de la rendre accessible à nos clients. »
La plateforme ne veut pas être artisan, mais plateforme d'échange. Elle ne cherche pas à se faire une place sur des sujets en vogue comme les fonds monétaires tokenisés ou les stablecoins. « Dans cette ruée vers l'or où de nombreuses entreprises se jettent, quitte à s'éloigner de leur cœur de métier, le broker des millennials veut simplement être la plateforme où les gens peuvent utiliser et échanger ce qu'ils souhaitent. »
Robinhood se pose en vendeur de pelles et de pioches plutôt qu'en prospecteur. Une stratégie qui se reflète dans tous les secteurs où l'entreprise opère.
Dans le secteur crypto, Robinhood fait désormais partie des gros poissons. Avec le rachat de Bitstamp, la plateforme pèse entre 4 et 6 % des volumes d'échanges crypto en Europe selon les données de Kaiko. Pourtant, Johann Kerbrat n'est pas dans la même course que ses concurrents : « Nous voyons Binance comme un concurrent, mais nous ne cherchons pas particulièrement à les détrôner. »
Robinhood n'est pas non plus dans la course aux revenus. « Les volumes dépendent des cycles. Nous regardons seulement les parts de marchés ». La priorité ? Le développement de l'offre. « Nous sommes juste au début. Il faut apprendre, investir, mais il y a aussi une question d'accessibilité. Robinhood ne propose que 65 cryptomonnaies actuellement : il manque encore des choses. »
Cette stratégie porte ses fruits. Les résultats de 2025 parlent d'eux-mêmes : 51 milliards de dollars de cryptomonnaies sous gestion à la fin du troisième trimestre, 232 milliards de volumes en crypto et 1 milliard de dollars placés en staking.
Le marché crypto se complexifie, retrouvez nos experts pour le surperformerL'Europe dans le viseur
Pour le futur, Robinhood entend devenir le broker de la blockchain. Le lancement de Robinhood Chain, leur propre layer 2, doit réduire encore les frais, augmenter la fluidité et l'accessibilité. Mais surtout, affirmer leur présence dans la tokenisation. Car Robinhood a de grandes ambitions dans ce domaine.
« L'Europe, c'est notre marché, notre business ». Cette déclaration de Johann Kerbrat est sans équivoque. La plateforme souhaite tokeniser « le CAC40 », confirmant ainsi ses plans à l’échelle de la France. Un projet qui placerait Robinhood au cœur de la transformation numérique de la première capitalisation boursière française.
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Mais le marché des actions n'est qu'une première étape. « Nous souhaitons également tokeniser l'immobilier et les œuvres d'art, » poursuit le directeur général de Robinhood Crypto. Pour lui, « cela va rendre ces produits plus accessibles et développer de nouvelles économies. »
Développer de nouvelles économies. L'ambition est vertigineuse. Tokeniser l'immobilier et l'art serait une révolution comparable à l'introduction de la bourse au 17e siècle. Ces marchés, historiquement réservés aux grandes fortunes en raison de leur illiquidité et des tickets d'entrée élevés, deviendraient accessibles à tous.
Contrairement aux NFT classiques qui sont souvent des objets numériques uniques, on parle ici de tokenisation d’actifs réels (RWA). La différence est capitale : le token n'est pas l'œuvre d'art elle-même, mais une part de propriété d'un bien tangible. Il permet de fragmenter la valeur.
Concrètement, un appartement parisien de 500 000 euros pourrait être divisé en 500 000 tokens à 1 euro. De même, des œuvres d'art physiques valant plusieurs millions pourraient être détenues collectivement par des milliers d'investisseurs via des parts numériques. Plutôt que de posséder un JPEG, l'investisseur détient une fraction d'un Picasso ou d'un immeuble bien réel. La liquidité de ces actifs serait multipliée, car cela facilite les échanges sur de nouveaux marchés secondaires fonctionnant 24/7.
Alors que la migration des actions sur la blockchain reste au stade de projet pour la plupart des acteurs, Robinhood prépare déjà la prochaine étape. Et c'est justement de ce futur dont parlent BlackRock, McKinsey ou Binance lorsqu'ils estiment le marché de la tokenisation à 30 000 milliards de dollars en 2030.
De nombreux projets pour tokeniser ce type d'actifs ont déjà vu le jour, mais ils restent fragmentés et à petite échelle. En se positionnant comme la première plateforme capable d'accepter l'échange de ces produits financiers à grande échelle, Robinhood sécuriserait potentiellement une place de leader indétrônable.
Une domination américaine inquiétante
Avec cette vision, on comprend pourquoi la plateforme ne se considère pas en concurrence avec des exchanges comme Binance ou Coinbase. Robinhood ne joue pas dans la même catégorie. Elle ne veut pas être le plus grand exchange crypto. Elle veut être l'infrastructure sur laquelle repose l'économie tokenisée.
Les 232 milliards de dollars de volumes de Robinhood pourraient facilement dépasser les 1 000 milliards avec une tokenisation de l'économie à grande échelle, doublée d'une domination des parts de marché. Un changement de paradigme complet et une évolution vertigineuse pour cette entreprise qui fête ses 13 ans cette année.
Mais une question se pose : si cette entreprise américaine est déjà en pole position pour la tokenisation de l'économie française et européenne, où iront les bénéfices de cette transformation ?
Le CAC40 tokenisé, l'immobilier français fractionné, les œuvres d'art du patrimoine européen transformées en tokens négociables. Tous ces actifs transiteraient par une infrastructure américaine, soumise à la juridiction américaine, contrôlée par des actionnaires américains.
L'Europe, qui peine déjà à créer ses propres géants technologiques, s'apprêterait à confier la tokenisation de son économie à une entreprise étrangère. Une dépendance stratégique de plus, après les clouds, les réseaux sociaux et les systèmes de paiement.
La tokenisation de l'économie est inévitable. La question n'est plus de savoir si elle aura lieu, mais qui la contrôlera. Et pour l'instant, l'Europe regarde passer le train. Comme d’habitude.
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